Faire d’une guerre américaine perdue une paix mondiale réussie
Dominique de Villepin
15 juin 2026

Ca y est. Enfin presque. Enfin peut-être. L’accord, que Donald Trump a déjà annoncé une quarantaine de fois, semble enfin arrêté. C’est un protocole d’accord, ce qui est différent, un peu plus qu’un cessez-le-feu, un peu moins qu’un accord. Le protocole d’accord en 20 points sur Gaza nous a montré ce que cela voulait dire. Au fait où en est Gaza ? Nulle part. Rien n’a changé. Le mouroir reste coupé du monde.
D’abord ce protocole d’accord est l’illustration d’un principe diplomatique important. Les « faucons » disent toujours qu’on ne fait pas d’omelettes sans casser des œufs. Les « colombes » leur répondent qu’il est très difficile de faire rentrer l’omelette dans les œufs, après.
Où en sommes-nous aujourd’hui ?
En gros nous avons eu 60 jours de guerre (28 février - 8 avril), la limite, d’ailleurs de ce que Donald Trump pouvait faire sans l’aval de son Congrès.
Puis 60 jours d’une situation « ni guerre, ni paix » (8 avril - 15 juin) avec un détroit d’Hormuz qui n’était ni ouvert, ni fermé.
Commencent désormais 60 jours de négociations sous le protocole d’accord, ouvrant une situation « ni paix ni guerre », avec un détroit qui cette fois n’est ni fermé, ni ouvert.
Et le 15 août qu’aurons-nous ? 60 jours de paix ?
Il faut dire avec franchise que c’est une guerre perdue pour les Etats Unis et qu’il s’agit en effet de s’en dépêtrer rapidement. Il y a le feu au lac, plus exactement au Détroit. C’est une défaite stratégique, mais aussi culturelle qui montre l’incapacité de l’administration Trump à considérer le monde et, en l’occurrence l’Iran, dans toute sa complexité et sa diversité culturelle. C’est l’impensé des peuples dans l’épaisseur de leur histoire et de leurs héritages.
Les Etats Unis sont sous pression en raison de l’urgence pour l’économie mondiale et même la leur. La pression inflationniste et récessive s’intensifie. A partir du 20 juin environ, les experts de l’Agence Internationale de l’Energie indiquent que nous entrerions dans une zone de pénurie qui accélérerait les tensions énergétiques mondiales. L’automne sera difficile, même avec cet accord, car la reprise du transit pétrolier et gazier sera graduelle et incertaine et des réparations importantes seront nécessaires. Fatih Birol, directeur général de l’AIE l’a dit, cette crise est en intensité supérieure au choc pétrolier de 1973 et 1979 et à la crise gazière de 2022 réunis.
Les Etats Unis prennent leurs pertes d’après ce que l’on sait du protocole. L’Iran obtient gain de cause sur de nombreux sujets : le Liban inclus, la maitrise du passage dans le Golfe, l’accès graduel à des avoirs gelés, une exemption de sanctions sur les ventes de pétrole pendant les 60 jours et une levée graduelle par la suite, voire peut-être même l’évacuation militaire du voisinage de l’Iran qui pourrait fragiliser les Etats partenaires dans la région. A la différence de Saïgon et de Kaboul, il n’y aura pas d’images pour illustrer l’évacuation de leur ambassade. La douleur est la même. Les Etats Unis cèdent un peu plus de leur leadership et de leur soft power.
Les Etats Unis renoncent à atteindre leurs buts de guerre explicites, la destruction du programme nucléaire, le changement de régime à Téhéran et la fin de toute influence régionale de l’Iran. Le régime iranien sort renforcé politiquement de cette guerre, même si le peuple iranien a été exposé à des souffrances immenses et inutiles. L’Iran, affaibli mais renfloué et enhardi, considère qu’ayant survécu à la guerre, il l’a gagnée.
Un accord sur le nucléaire est envisageable et c’est une bonne chose, mais il sera en retrait en termes d’efficacité, de crédibilité et de légitimité par rapport à l’accord de 2015, appelé JCPOA, un accord déchiré par Donald Trump en 2018. Croyant tout emporter par la force, Donald Trump se retrouve avec un stock d’uranium scellé sous terre et un scénario nord-coréen à l’horizon. Sur les causes régionales de conflit, rien n’est réglé et nous avons désormais à faire à un conflit gelé aux dimensions du Moyen Orient, à condition qu’Israël y souscrive.
Pour aller enfin de l’avant, il faut inscrire la compréhension de ce moment dans une histoire plus longue, en dépit de l’aversion de notre époque à tout ce qui dépasse le culte de l’instantané. Nous devons en tirer les conséquences pour reprendre le travail de la paix.
Première dimension structurante, nous sommes entrés dans un âge de fer, ce temps où la guerre cesse d’être l’exception pour redevenir une méthode ordinaire. L’accélération de l’Histoire - 1979 et la révolution iranienne, 1989, 2001, 2008, 2014, 2022, 2023 - n’a pas ralenti ; elle s’est emballée. Et la séquence du Golfe réunit les trois visages du monde qui vient : un monde de la rareté, où un détroit pétrolier suffit à faire trembler l’économie mondiale ; un monde des empires, où la force se substitue au droit ; un monde sans règles, où le rapport de force ne connaît plus de dernière limite. Il va falloir une réorganisation substantielle de l’action internationale. Mais le dilemme de sécurité n’est pas la seule loi des affaires internationales. Il existe aussi un dilemme d’ordre, selon lequel si je veux qu’un autre Etat se plie à des règles communes, je dois moi-même m’y soumettre. Il y a un avantage collectif au respect des règles. Il est d’autant plus important que l’Etat a peu de chances d’être hégémonique par la puissance militaire. Cela suppose donc une alliance des Etats européens, des pays du Commonwealth, comme des puissances du Sud Global qui ne peuvent se satisfaire de l’évolution actuelle. Tous ceux qui sont assez puissants ensemble pour contraindre même le leader mondial ou les deux rivaux planétaires. Tous ceux qui ne le sont pas assez pour peser encore seuls. Notre avenir consiste en une coalition de l’universalité et de la diversité mondiale. Cette alliance pour la civilisation est possible. Elle doit parler de climat, d’IA, de sortie de la pauvreté et évidemment de paix.
Deuxième dimension structurante, la force ne fonde rien : elle s’est retournée contre ceux qui l’exerçaient, transformant une guerre éclair en enlisement, et une supériorité militaire en dépendance, au point que la première puissance du monde en est réduite à demander à ses alliés de déminer le détroit que sa propre guerre a fermé. Ormuz est ici la grande leçon. Pour qui ne voit que les rapports de force, c’est un point de passage que l’on tient ou que l’on perd. En vérité, c’est une vulnérabilité partagée : un détroit n’est pas une arme, c’est un bien commun qui n’appelle pas la domination mais la garantie collective — comme le Sund, Malacca, ou ces détroits du Bosphore et des Dardanelles que la Convention de Montreux a su soustraire à la logique de puissance dès 1936 en les plaçant sous garantie internationale, selon la logique assurantielle des relations internationales. Géré par la force, Ormuz devient un point de rupture mondial ; il ne sera durablement pacifié que régulé. Les hydrocarbures sont le charbon et l’acier de ce monde. Nous voyons les ondes de choc que cela produit, en termes géopolitiques et en termes climatiques. C’est une vulnérabilité globale, c’est donc un bien commun mondial qui nécessite une gestion globale. Une page se tourne pour l’OPEP, avec des Etats Unis devenus exportateurs nets d’hydrocarbures et des Emirats Arabes Unis qui en sortent. Le retour sur le marché mondial de l’Iran va également changer la donne. Une baisse trop forte des prix serait aussi déstabilisatrice que l’augmentation des derniers mois. Il faut une négociation internationale pour donner à l’Agence Internationale de l’Energie un mandat de maitrise des prix globaux avec des instruments de coercition sur les allocations de volumes à l’export. Ce sera difficile, certains diront impossible. C’est nécessaire.
Troisième dimension structurante, l’Occident souffre d’un angle mort : un Occident qui parle d’universel lorsqu’il domine et de réalisme lorsqu’il est contesté offre aux Suds le spectacle qui nourrit le récit multipolaire de ses rivaux. À chaque détroit fermé par la force, ce sont les empires concurrents qui se proclament du bon côté de l’Histoire. La dévaluation de la parole publique, ces annonces incessantes d’accords qui tardent à se matérialiser, c’est le performatif dégradé d’une superpuissance, le yakafokon à l’échelle du monde, qui use le crédit là même où il faudrait l’autorité. Le droit international doit avoir le dernier mot pour rétablir l’idée d’un ordre juste, dans lequel les peuples puissent avoir confiance. Des décisions de la Cour Internationale de Justice et de la Cour Pénale Internationale, sans doute aussi des différentes juridictions nationales potentiellement concernées, seront nécessaires pour tourner définitivement la page de ce conflit sans fin.
Au fond, ce protocole nous dit dans quel temps du monde nous sommes : un temps suspendu entre deux logiques. Celle de l’illimité, la domination, la force, les empires qui gèlent les conflits faute de savoir les résoudre. Et celle des limites partagées : le droit, la cohabitation, la garantie commune. Le Golfe est le laboratoire de ce choix. Il est temps de remettre la paix à l’agenda du monde. Une paix qui ne soit ni l’attente d’une nouvelle guerre, ni l’absence miraculeuse de guerre, mais, comme c’est ma conviction pragmatique, une paix qui soit travail. Aujourd’hui, un autre monde est inévitable.
Dominique de Villepin
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